Téléchargez les polices de grec pour l'affichage de ce site ici

 

Oreste et l’oracle de Delphes (par Delphine Le Bras)


Rappels mythologiques :


Agamemnon et Clytemnestre ont eu quatre enfants de leur union : Iphigénie, Electre, Chrysothémis et Oreste. Ce dernier, banni du royaume par son nouveau beau-père, se réfugie chez son oncle Strophios en Phocide. C’est là qu’il se lie d’amitié avec son cousin Pylade qui sera pour lui un fidèle compagnon tout au long de ses aventures. Parvenu à l’âge adulte, Oreste décide, sur les conseils d’Apollon, de venger son père. Accompagné de Pylade il rentre à Argos pour tuer Egisthe et Clytemnestre. Ce meurtre, qui semble pourtant une juste vengeance, frappe les dieux d’horreur, et, en tant qu’assassin de sa propre mère, ils lui envoient les Erinyes pour le tourmenter jusqu’à la folie. Cependant, Apollon n’abandonne pas l’infortuné. Il lui conseille de se réfugier à Athènes, où l’Aréopage, grâce à l’intervention décisive d’Athéna, l’acquitte de son meurtre. Puis le dieu le purifie à Delphes et, par l’intermédiaire de la Pythie, lui fait savoir qu’il sera définitivement guéri en allant chercher la statue d’Artémis en Tauride. Arrivés en Tauride, Oreste et Pylade sont sur le point d’être sacrifiés à Artémis ; reconnus in extremis par Iphigénie (qui se trouve être la prêtresse de la déesse), ils parviennent à s’enfuir avec la statue. De retour dans le Péloponnèse, le héros reprend possession du royaume d’Argos. Sa cousine Hermione lui ayant été promise auparavant et ayant été offerte par la suite à Néoptolème, il tente de convaincre sans succès ce dernier de lui laisser la jeune fille. Néoptolème refuse de céder à sa demande, Oreste revient donc à Delphes pour organiser un complot qui perdra son rival venu consulter à propos de la stérilité d’Hermione. Les tribulations d’Oreste semblent s’arrêter avec cette ultime vengeance. Il aurait par la suite mené une vie heureuse à la tête de son royaume d’Argos.


Présentation d’Apollon : le dieu de Delphes.


Appartenant à une famille maudite, Oreste n’entretient pas moins une étroite relation avec Apollon. Mais comment se présente cette divinité dans les pièces d’Euripide ? Il est le plus souvent nommé Fo‹boj1 (le lumineux, le brillant) mais les personnages d’Euripide ne le trouve pas très éclairé en matière de justice. Ils insistent fréquemment sur ce point. Electre se lamente ainsi : ¥dikoj ¥dika [...] œlaken [...] Ð Lox…aj2. Ménélas en dit également : ¢maqšsterÒj g' ín toà kaloà kaˆ tÁj d…khj3. Quant à Oreste, il semble penser que le dieu a failli dans son premier oracle et qu’ensuite, par honte de sa faute, il a menti pour se débarrasser du fils d’Agamemnon :


¹m©j d' Ð Fo‹boj m£ntij ín ™yeÚsato·

tšcnhn d qšmenoj æj prosètaq' `Ell£doj

¢p»las', a„do‹ tîn p£roj manteum£twn4.


Son premier oracle (ordonnant le meurtre de Clytemnestre) est ainsi souvent qualifié d’insensé : ¢maq…an5. Les Dioscures, après avoir rappelé qu’Apollon est leur maître, disent : sofÕj d' ín oÙk œcrhsš soi sof£6. Son arrêt est donc sérieusement remis en cause que ce soit par les hommes ou par les autres dieux.

Euripide nous le présente également comme un dieu impitoyable et rancunier. Dans Andromaque, Oreste nous indique en effet que le dieu n’est point sensible au repentir :


oÙdš nin met£stasij

gnèmhj Ñn»sei qeù didÒnta nàn d…kaj7.


Apollon mène sa vengeance alors que Néoptolème vient s’excuser et lui demander pieusement sa bienveillance. Cet aspect traître et rancunier est souligné par le messager :


toiaàq' Ð to‹j ¥lloisi qesp…zwn ¥nax,

Ð tîn dika…wn p©sin ¢nqrèpoij krit»j,

d…kaj didÒnta pa‹d' œdras' 'Acillšwj

™mnhmÒneuse d', ésper ¥nqrwpoj kakÒj,

palai¦ ne…kh· pîj ¨n oân e‡h sofÒj;8.


Il est vrai que cette conduite semble pour le moins injuste dans la mesure où le fils d’Achille paye très cher un excès d’hybris passé. La réaction d’Apollon eut été mieux comprise si elle avait été immédiate et si elle n’était pas survenue lors des excuses de Néoptolème.

Ce sombre portrait est cependant « sauvé » par l’heureuse intervention d’Apollon à la fin d’Oreste. Notre personnage lui annonce qu’il se réconcilie avec ses oracles : spšndomai [...] so‹j, Lox…a, qesp…smasin9 et Apollon termine même par un message pacifiste :


‡te nun kaq' ÐdÒn, t¾n kall…sthn

qeîn E„r»nhn timîntej·10.


Après cette rapide présentation, penchons-nous sur les rapports existant entre Oreste et Apollon. Tout d’abord, c’est Apollon qui dirige les actes de notre personnage. Oreste répète fréquemment qu’il lui a ordonné le meurtre de sa mère : Óstij m' œcrhsaj mhtšr', ¿n oÙ crÁn, ktane‹n11 et Fo‹boj, keleÚsaj mhtrÕj ™kpr©xai fÒnon12. Les Dioscures reconnaissent également l’existence de cet ordre (ce n’est donc point l’humaine mantique qui s’est trompée) : Lox…aj g¦r a„t…an ™j aØtÕn o‡sei, mhtšroj cr»saj fÒnon13. Dans Oreste, Electre semble même insister sur la volonté de Phoibos : pe…qei d' 'Oršsthn mhtšr' ¼ sf' ™ge…nato kte‹nai14. Hélène tient un discours similaire : ™j Fo‹bon ¢nafšrousa t¾n ¡mart…an15. De même pour le chœur de femmes de Phthie :


qeoà nin kšleum' ™pestr£fh

mantÒsunon, Óte nin `ArgÒqen poreuqeˆj

'AgamemnÒnioj kšlwr, ¢dÚtwn ™pib¦j

kte£nwn, matrÕj foneÝj . . .16.


Apollon lui-même reconnaît son arrêt dans Oreste : Ój nin foneàsai mhtšr' ™xhn£gkasa17. Il guide également Oreste sur ses choix familiaux en indiquant :


Pul£dV d' ¢delfÁj lšktron, éj pot' Énesaj,

dÒj· Ð d' ™pièn nin b…otoj eÙda…mwn mšnei18.


Apollon reste ainsi la divinité privilégiée par notre personnage qui continue à lui demander conseil après le matricide :


™lqën dš s' ºrèthsa pîj trochl£tou

man…aj ¨n œlqoim' ™j tšloj pÒnwn t' ™mîn,

oÞj ™xemÒcqoun peripolîn kaq' `Ell£da. . . .19.


Oreste se retrouve donc en Tauride investi d’une nouvelle mission :


Fo‹bÒj m' œpemye deàro, diopetj labe‹n

¥galm' 'Aqhnîn t' ™gkaqidràsai cqon…20.


Tous les déplacements et les actes d’Oreste semblent découler de ses prophéties. Lors de son intervention à la fin d’Oreste, Loxias annonce même la lapidation de Néoptolème qui sera manigancée par le fils d’Agamemnon.

Apollon dirige donc notre personnage pour la plupart de ces actes. Oreste ayant suivi ses prédictions attend par conséquent une assistance de sa part mais ce protecteur ne semble pas bien pressé. Le fils d’Agamemnon se sent ainsi délaissé dès qu’il a accompli le matricide :


„ë Fo‹b', ¢nÚmnhsaj d…kai' ¥fanta, faner¦ d' ™xšpra-

xaj ¥cea21.


Le jeu effectué sur l’opposition des termes ¥fanta et faner¦ montre l’accablement et le manque de repère d’Oreste. Apollon, pourtant surnommé Phoibos (le brillant), proclame un droit obscur que les hommes ne comprennent plus. Le même désarroi se retrouve dans les propos d’Electre quand elle invoque la venue de la nuit : pÒtnia, pÒtnia nÚx, […] ‡qi22. La jeune fille dont le nom évoque la couleur du soleil23 et qui est indirectement une protégée d’Apollon fait appel à une entité contraire : la nuit, l’obscurité. Oreste, de dépit, exprime même sa colère envers Phoibos :


Lox…v dmšmfomai,

Óstij m' ™p£raj œrgon ¢nosiètaton,

to‹j mn lÒgoij hÜfrane, to‹j d' œrgoisin oÜ24.


Il indique également à Ménélas : mšllei· tÕ qe‹on d' ™stˆ toioàton fÚsei25. L’emploi du verbe mšllei peut ainsi indiquer le temps que prend Apollon à secourir notre personnage mais il peut aussi s’interpréter comme une hésitation. Selon Oreste, dans Iphigénie en Tauride, le dieu a honte de son premier oracle. Il pense peut-être la même chose dans Oreste et montrerait ainsi l’inconstance du dieu par l’utilisation de ce verbe ambigu. Oreste pense-t-il qu’Apollon viendra à son secours ou doute-t-il de sa protection ? L’allusion à la nature divine corroborerait davantage l’hypothèse adoptée par la plupart des traducteurs : Apollon, comme tous les autres dieux, tarde car il ne subit pas la même pression temporelle que les hommes. Cela dit, le doute persiste dans les propos d’Oreste. Ce dernier trouve en effet que les dieux l’abandonnent à ses souffrances : ¢ll' oÙ t¦ prÕj qeîn eÙtuce‹ d…kaioj ên26 et il laisse apparaître son désarroi face à Pylade : s…ga· t¦ Fo…bou d' oÙdn çfele‹ m' œph27.

Pourtant, Apollon ne l’abandonne pas. Même s’il se montre souvent absent, il intervient en faveur de son protégé. Les Dioscures annoncent ainsi son soutien : Lox…aj g¦r a„t…an ™j aØtÕn o‡sei28. Dans Oreste, nous pouvons tout de même noter à la décharge du dieu qu’il a offert un arc au fils d’Agamemnon pour se défendre. Ce dernier demande ainsi à sa sœur :


dÕj tÒxa moi keroulk£, dîra Lox…ou,

oŒj m' ep' 'ApÒllwn ™xamÚnasqai qe£j29.


De plus, Apollon intervient en personne à la fin de la pièce et indique précisément à Oreste tout ce qu’il devra faire pour se purifier de son acte. Il l’a certes laissé en souffrance durant près d’une semaine (l’action d’Oreste démarre six jours après la mise en tombeau de Clytemnestre) mais il gratifie finalement l’exécutant de son oracle.

Il semblerait que sa protection se soit également manifestée en Tauride. C’est lui qui y a envoyé Oreste accompagné de Pylade et, lors de leur lapidation, il les a préservés des jets de pierre. Peut-être est-ce lui qui est intervenu auprès d’Athéna pour permettre à ses protégés de quitter le sol taure. Apollon ne se montre donc pas ingrat envers Oreste et lui permet même dans Andromaque de se venger de son rival Néoptolème. Il est vrai que le dieu et notre personnage ont un intérêt commun à éliminer le fils d’Achille (est-ce Apollon qui permet à Oreste d’assouvir sa vengeance ou est-ce l’inverse ?) mais sa participation effective à l’embuscade (son cri a contraint les Delphiens à ne pas céder à la fuite) montre qu’il s’investit auprès de son protégé.

 

Rapports d’Oreste avec la divination.

En outre, Oreste entretient un rapport ambigu avec la divination : il proclame ne pas y croire mais il accomplit tout ce que l’oracle lui prédit. Ainsi, dans Electre, il annonce : Lox…ou g¦r œmpedoi crhsmo…, brotîn d mantik¾n ca…rein ™î30. Par cette phrase il ne remet pas en cause l’oracle du dieu mais son interprétation par un être humain ; il préserve de cette manière le dieu tout en énonçant son scepticisme. Il se demande par la suite s’il n’a pas été trompé par un mauvais génie : «r' aÜt' ¢l£stwr ep' ¢peikasqeˆj qeù;31. Il émet des doutes sur un oracle qu’il va pourtant exécuter. De plus, dans Iphigénie en Tauride, Euripide nous montre d’emblée une mauvaise interprétation d’un songe prémonitoire : après avoir décrit précisément son rêve, Iphigénie conclut rapidement :


toÜnar d' ïde sumb£llw tÒde·

tšqnhk' 'Oršsthj, oá kathrx£mhn ™gè.

stàloi g¦r o‡kwn pa‹dšj e„sin ¥rsenej·

qnÇskousi d' oÞj ¨n cšrnibej b£lws' ™ma…32.


Une fois que la jeune fille a informé son frère de son rêve trompeur (elle ne remet point en cause son interprétation), il lui dit :


oÙd' oƒ sofo… ge da…monej keklhmšnoi

pthnîn Ñne…rwn e„sˆn ¢yeudšsteroi.

polÝj taragmÕj œn te to‹j qe…oij œni

k¢n to‹j brote…oij·33.


Ce doute sur la divination et sur les présages s’explique par son regret d’en avoir tenu compte à ses propres dépens. Il estime en effet que Phoibos s’est trompé et lui a menti.

Pourtant les prédictions se vérifient toujours dans les pièces d’Euripide. Quand Egisthe examine les parties sacrées du taureau, il remarque que :


kaˆ lobÕj mn oÙ prosÁn

spl£gcnoij, pÚlai dkaˆ docaˆ colÁj pšlaj

kak¦j œfainon tù skopoànti prosbol£j34.


Ce signe de mauvais augure est rapidement confirmé par son meurtre. Dans Iphigénie en Tauride, le rêve de la jeune fille n’était pas trompeur mais au lieu de l’interpréter comme le signe de la mort d’Oreste, il fallait y voir l’annonce de sa venue en Tauride. Dans Oreste, notre personnage reconnaît ainsi :


ð Lox…a mante‹e, sîn qespism£twn.

oÙ yeudÒmantij Ãsq' ¥r', ¢ll' ™t»tumoj35.


En outre, les prophéties annoncées par Apollon à la fin d’Oreste se réalisent dans les autres pièces d’Euripide. La mort annoncée de Néoptolème est ainsi relatée dans Andromaque. Il apparaît donc qu’Euripide nous montre un personnage qui doute d’oracles qu’il va pourtant exécuter et qui vont se révéler véridiques.


Oreste suit l’oracle de Delphes pour venger Agamemnon et pour accomplir son destin.

Oreste ne se définit comme le serviteur des dieux qu’après l’assassinat d’Egisthe et de Clytemnestre. Ces derniers qui correspondent à la vengeance de son père deviennent un service rendu aux dieux et à la fortune. Cet aspect le déresponsabilise de son crime car il a suivi l’oracle de Phoibos malgré le fait qu’il le considérait comme insensé, il n’a pas l’hybris de se trouver plus juste que le dieu et exécute ses ordres tout en attendant de lui le salut.


Ainsi, notre personnage semble connaître son devoir, il marche vers son destin. Cet aspect est surtout sensible dans Iphigénie en Tauride. Au début de la pièce, après l’encouragement de Pylade, Oreste se reprend et annonce :


oÙ g¦r tÕ toà qeoà g' a‡tion gen»setai

pese‹n ¥crhston qšsfaton· tolmhtšon·

mÒcqoj g¦r oÙdeˆj to‹j nšoij skÁyin fšrei36.


L’oracle d’Apollon qui représente son destin doit être accompli. Oreste le sait et décide d’assumer son devoir sans se chercher d’excuse. A ce propos, l’emploi du terme mÒcqoj37 en début de vers insiste bien sur les peines endurées par notre héros et met en valeur sa détermination. Un peu plus loin, nous remarquons qu’Oreste s’en remet à son destin quand il dit à Iphigénie : t¾n tÚchn d' ™©n creèn38. Il sait que la lamentation ne change rien aux arrêts divins et que dans tous les cas ce qui doit advenir advient. Une telle conscience de son destin est également présente dans Electre. En effet, avant de perpétrer le meurtre de sa mère, alors qu’il semble encore hésitant, Oreste emploie le futur à plusieurs reprises. A propos du matricide, il dit : mhtroktÒnoj nàn feÚxomai, tÒq' ¡gnÕj ên39. L’emploi du futur et l’opposition marquée entre nàn et tÒte montrent bien la proche réalisation du matricide ; Oreste a beau hésiter, il sait qu’il accomplira ce que l’oracle lui a dicté. De la même manière, il emploie le futur pour évoquer les conséquences de son acte : ™gë d mhtrÕj; tù fÒnou dèsw d…kaj40. Cette conscience du destin qui le pousse est exprimée peu après et se résume ainsi : e„ qeo‹j doke‹ t£de, œstw41. L’utilisation de l’impératif d’e„mi à la troisième personne du singulier laisse transparaître en un seul terme le poids de la fatalité.


Néanmoins, Oreste demeure un personnage qui se laisse guider (surtout en ce qui concerne les modalités pratiques) par d’autres hommes. Dans Electre, Quand le vieux serviteur lui annonce qu’il doit tuer Egisthe et Clytemnestre, le futur meurtrier répond : e˜n· sÝ d¾ toÙnqšnde boÚleuson, gšron42. Il attend qu’on lui prépare son meurtre en le planifiant à sa place. Une fois que le vieillard lui a donné de précieuses indications pour le meurtre d’Egisthe, c’est Electre qui d’elle-même assure la préparation du matricide. Elle semble heureuse de dire : ™gë fÒnon ge mhtrÕj ™xartÚsomai43. La présence du pronom personnel ™gë en début de vers et celle du futur ™xartÚsomai en fin de vers sont révélatrices de sa motivation. Elle qui pare ses ultimes hésitations et l’encourage constamment dans son acte.

On trouve également ce besoin d’un « guide pratique » dans Iphigénie en Tauride. Au début de la pièce, alors qu’il est prêt à renoncer à exécuter l’oracle, c’est Pylade qui lui indique la marche à suivre :

Óra dš g' e‡sw triglÚfwn Ópoi kenÕn

dšmaj kaqe‹nai· toÝj pÒnouj g¦r ¡gaqoˆ

tolmîsi, deiloˆ d'e„sˆn oÙdn oÙdamoà44.


Oreste utilise l’oracle de Delphes pour se venger personnellement.


Oreste revient, longtemps après, pour se venger : il compte non seulement récupérer son dû (Hermione qui lui a jadis été promise) mais aussi éliminer Néoptolème qui l’a méprisé. C’est une vengeance tardive mais très efficace car elle est appuyée par Apollon, lui aussi outragé par Néoptolème quand ce dernier est venu lui demander des comptes sur la mort de son père.


Cette tentative de « récupération » de ce qui lui était dû n’est pas la première. Oreste a déjà essayé de convaincre Néoptolème :


™peˆ d' 'Acillšwj deàr' ™nÒsthsen gÒnoj,

sù mn sunšgnwn patr…, tÕn d' ™lissÒmhn

g£mouj ¢fe‹naei soÚj, ™m¦j lšgwn tÚcaj

kaˆ tÕn parÒnta da…mon', æj f…lwn mn ¨n

g»maim' ¢p' ¢ndrîn, œktoqen d' oÙ ·vd…wj,

feÚgwn ¢p' o‡kwn §j ™gë feÚgw fug£j45.

Cette supplique argumentée n’ayant pas abouti, notre personnage revient à la charge après avoir élaboré un plan pour se débarrasser de son rival :


¿n p£roj mn oÙk ™rî,

teloumšnwn d Delfˆj e‡setai pštra.

Ð mhtrofÒnthj d', Àn doruxšnwn ™mîn

me…nwsin Órkoi Puqik¾n ¢n¦ cqÒna,

de…xei game‹n sfe mhdšn' ïn ™crÁn ™mš46.


Sa lutte contre ce qui lui a été imposé se traduit donc dans cette pièce par une rancune tenace et une gradation des procédés employés (Oreste commence par une supplique puis décide d’attenter à la vie de son ennemi).


Néanmoins dans les luttes menées par Oreste se dégage un caractère impitoyable. Rien ne pourra fléchir l’arrêt pris contre Néoptolème. Il annonce de lui-même :


oÙdš nin met£stasij

gnèmhj Ñn»sei qeù didÒnta nàn d…kaj47.


Même un sincère repentir ne pourra influer sur sa décision. Cette inflexibilité se retrouve dans le comportement des Delphiens qui refusent toute explication :


bo´ d Delfîn pa‹daj ƒstorîn t£de·

T…noj m' ›kati kte…net' eÙsebe‹j ÐdoÝj

¼konta; po…aj Ôllumai prÕj a„t…aj; –

tîn d' oÙdn oÙdeˆj mur…wn Ôntwn pšlaj

™fqšgxat', ¢ll' œballon ™k cerîn pštroij48.


Ce déni de réponse ôte à Néoptolème toute possibilité de se défendre puisqu’il ne sait même pas de quoi on l’accuse. La machine mise en place par Oreste se révèle totalement impitoyable car la victime ne peut se défendre ni par la parole ni par les gestes :


puknÍ dnif£di p£ntoqen spodoÚmenoj

proÜteine teÚch k¢ful£sset' ™mbol¦j

™ke‹se k¢ke‹s' ¢sp…d' ™kte…nwn cer….

¢ll' oÙdn Ãnen· ¢ll¦ pÒll' Ðmoà bšlh,

o„sto…, mes£gkul' œkluto… t' ¢mfèboloi,

sfagÁj ™cèroun boupÒroi podîn p£roj49.



Cela dit, le plus important complot d’Oreste se rencontre dans Andromaque. En effet, notre personnage annonce rapidement à Hermione : ¢ll' œk t' ™ke…nou diabola‹j te ta‹j ™ma‹j kakîj Ñle‹tai·50. Une fois cette sentence exécutée, le complot est relaté par un messager qui insiste sur sa préparation :


'Agamšmnonoj d pa‹j diaste…cwn pÒlin

™j oâj ˜k£stJ dusmene‹j hÜda lÒgouj·

`Or©te toàton, Öj diaste…cei qeoà

crusoà gšmonta gÚala, qhsauroÝj brotîn,

tÕ deÚteron parÒnt' ™f' oŒsi kaˆ p£roj

deàr' Ãlqe, Fo…bou naÕn ™kpšrsai qšlwn;

k¢k toàd' ™cèrei ·Òqion ™n pÒlei kakÒn·51.


Par de simples propos malveillants, Oreste a ainsi réussi à s’allier tous les Delphiens pour parvenir à fomenter un solide complot contre Néoptolème.

Ainsi, dans Andromaque, revient-il par dépit après avoir fomenté un solide complot52 contre son rival :


to…a g¦r aÙtù mhcan¾ peplegmšnh

brÒcoij ¢kin»toisin ›sthken fÒnou

prÕj tÁsde ceirÒj·53.


Ce complot, placé sous la bienveillance d’Apollon qui s’est auparavant senti outragé par Néoptolème, est bien mené et aboutit à la mort du fils d’Achille : Ósper aÙtÕn êlese54. Son matricide engendre donc un nouveau crime qui permettra à Oreste de reconstituer une famille. Nous pouvons également remarquer que le matricide et le mariage intrafamilial avec Hermione empêchent Oreste de privilégier son insertion dans la cité. De plus, ses actes lui confèrent un statut religieux particulier. Le personnage d’Oreste se trouve donc en rupture avec le monde extérieur, que ce soit avec la cité ou avec le monde des dieux.


Oreste profite d’une cérémonie divinatoire pour mettre à mort Egisthe.


Cette fermeté de décision apparaît également dans Electre. Quand Egisthe sacrifie aux nymphes, il voit dans les parties sacrées de l’animal un mauvais présage. Loin de prendre en pitié un homme qui découvre sa mort prochaine, Oreste profite de la situation :


cì mn skuqr£zei, despÒthj d' ¢nistore‹·

T… crÁm' ¢qume‹j; ’W xšn', Ñrrwdî tina

dÒlon qura‹on. œsti d' œcqistoj brotîn

'Agamšmnonoj pa‹j polšmiÒj t' ™mo‹j dÒmoij·55.


Il rassure son ennemi pour mieux pouvoir le surprendre tout en ayant annoncé sa sentence ¢porr»xw cšlun56. Cet arrêt se voit rapidement réalisé à ceci près qu’il attaque Egisthe par derrière et que par conséquent il ne lui fend pas exactement le sternum…

 

Enfin, il tue son ennemi d’une manière particulièrement dévoyée :


spl£gcna d' A‡gisqoj labën

½qrei diairîn. toà d neÚontoj k£tw

Ônucaj ™p' ¥krouj st¦j kas…gnhtoj sšqen

™j sfondÚlouj œpaise, nwtia‹a d

œrrhxen ¥rqra·57.


Il profite ainsi de l’inattention d’Egisthe qui examine les viscères pour l’attaquer de dos, attitude particulièrement lâche. Le meurtrier d’Agamemnon paye de cette façon le meurtre dévoyé du roi d’Argos car il se trouve tué à la manière d’un lâche fuyard (mort ignoble pour un Grec).

 

 

1 On peut noter 39 occurrences de ce terme dans notre corpus contre 14 occurrences de Loxiaj et 5 de ’ApÒllwn.

2 Euripide, Oreste, vers 162-164 : littéralement : « L’injuste Loxias proclama un oracle injuste ».

3 Ibid., vers 417 : « C’est qu’il connaissait mal le bien et la justice ».

4 Euripide, Iphigénie en Tauride, vers 711-713 : « Phoibos, devin pourtant, Phoibos m’avait menti ! C’est tout son art qui m’a mené loin de la Grèce, le plus loin qu’il a pu : il a honte, en effet, de son premier oracle ».

5 Euripide, Electre, vers 971 : littéralement : « une sottise ».  

6 Ibid., vers 1246 : « quoique sage, [il] t’a rendu un oracle peu sage ».

7 Euripide, Andromaque, vers 1003-1004 : « Rien ne lui servira de se repentir, il devra aujourd’hui donner satisfaction au dieu ».

8 Ibid., vers 1161-1165 : « Voilà comment le Seigneur qui donne à autrui des oracles, l’arbitre du droit pour tout le genre humain, a traité, pendant qu’il lui offrait réparation, le jeune lion né d’Achille ! Il s’est souvenu, comme un méchant homme, de vieilles querelles. Comment donc serait-il sage ? ».

9 Euripide, Oreste, vers 1680-1681 : « je fais la paix […] avec tes oracles, Loxias ».

10 Ibid., vers 1682-1683 : « Allez votre chemin, et que la plus belle des divinités, la Paix, soit chez vous en l’honneur ! ».

11 Euripide, Electre, vers 973 : « toi qui m’as ordonné le meurtre interdit de ma mère ».

12 Euripide, Oreste, vers 416 : « C’est Phoibos, lui qui m’ordonna le matricide ».

13 Euripide, Electre, vers 1266-1267 : « Loxias prendra sur lui ta faute, puisque son oracle a ordonné le meurtre de ta mère ».

14 Euripide, Oreste, vers 29-30 : « Mais il a persuadé Oreste de tuer la mère qui lui donna le jour ».

15 Ibid., vers 76 : « c’est sur Phoibos que je rejette la faute ».

16 Euripide, Andromaque, vers 1031-1035 : « C’est l’ordre d’un dieu, oui, d’un dieu ! qui l’atteignit, c’est son oracle, quand, parti d’Argos, le fils d’Agamemnon après sa visite au sanctuaire la tua – meurtrier de sa mère ! ».

17 Euripide, Oreste, vers 1665 : « moi qui le contraignis à tuer sa mère ».

18 Ibid., vers 1658-1659 : « A Pylade tu promis jadis la main de ta sœur : donne-la-lui ; c’est un avenir de bonheur qui l’attend ».

19 Euripide, Iphigénie en Tauride, vers 82-84 : « je fus te demander comment je pourrais voir finir et cette folle errance, et les peines que j’endurais en parcourant la Grèce entière ».

20 Ibid., vers 977-978 : « le dieu m’envoya prendre ici cette statue tombée du ciel, que je devais dresser ensuite en terre athénienne…».

21 Euripide, Electre, vers 1190-1192 : « Ô Phoibos, si le droit que tu as proclamé est obscur, visible est le malheur dont tu nous accables… ».

22 Euripide, Oreste, vers 174-176 : « Ô Nuit, auguste Nuit, […], viens ».

23 ½lektron désigne l’ambre jaune ou encore un métal formé de quatre cinquièmes d’or et d’un cinquième d’argent.

24 Euripide, Oreste, vers 285-287 : « Mais j’en veux à Loxias qui, m’ayant poussé à un forfait abominable, ne m’a donné pour réconfort que des mots, non des actes ».

25 Ibid., vers 420 : « Il [Loxias] tarde, car telle est la nature divine ».

26 Euripide, Iphigénie en Tauride, vers 560 : « Mais, si juste qu’il [Oreste] soit, les dieux sont durs pour lui ! ».

27 Ibid., vers 723 : « Tais-toi : l’oracle de Phoibos m’est inutile ».

28 Euripide, Electre, vers 1266-1267 : « Loxias prendra sur lui ta faute ».

29 Euripide, Oreste, vers 268-269 : « Donne-moi l’arc de corne, présent de Loxias, dont Apollon m’a dit de me servir pour repousser les déesses ».

30 Euripide, Electre, vers 399-400 : « Les oracles de Loxias sont sûrs, mais je fais fi de l’humaine mantique ».

31 Ibid., vers 979 : « Si, sous les traits du dieu, un démon m’a parlé ? ».

32 Euripide, Iphigénie en Tauride, vers 55-58 : « Ce songe, je l’interprète ainsi : Oreste, Oreste est mort ! Car c’est bien lui sur qui j’ai accompli ce rite. Les soutiens d’un palais, ce sont les enfants mâles ; et c’en est fait de ceux qu’atteint mon eau lustrale ».

33 Ibid., vers 570-573 : « Les dieux, même passant pour les plus véridiques, ne disent pas plus vrai que les songes volages : le désordre est bien grand dans les choses divines comme aux choses humaines ».

34 Euripide, Electre, vers 827-829 : « Un lobe manque au foie ; la veine porte et les vaisseaux voisins de la vésicule biliaire montrent à ses regards des saillies funestes ».

35 Euripide, Oreste, vers 1666-1667 : « Ô Loxias prophétique, tes oracles n’étaient donc pas menteurs, mais véridiques ! ».

36 Ibid., vers 120-122 : « Il ne sera pas dit que ce fut par ma faute, si l’oracle du dieu ne s’est pas accompli. Osons : pour se soustraire au devoir, un jeune homme ne peut valablement invoquer nul obstacle ! ».

37 Littéralement : la peine, la souffrance. 

38 Euripide, Iphigénie en Tauride, vers 489 : « Laissons faire le destin ».

39 Euripide, Electre, vers 975 : « J’étais pur ; je serai chargé d’un parricide ».

40 Ibid., vers 977 : « Ma mère me fera expier son trépas ».

41 Ibid., vers 985 : « Si les dieux l’ont décidé, qu’il en soit ainsi ».

42 Ibid., vers 618 : « Fort bien. A toi, vieillard, de nous donner un plan ».

43 Ibid., vers 647 : « Moi je préparerai le meurtre de ma mère ».

44 Euripide, Iphigénie en Tauride, vers 113-115 : « Vois donc si par un vide entre deux des triglyphes on pourrait se glisser : les braves, en effet, n’ont pas peur du danger : ce sont les lâches qu’on voit se dérober en toute occasion ! ».

45 Ibid., vers 971-976 : « Quand le fils d’Achille fut de retour ici, je pardonnai à ton père, mais je suppliai l’autre de renoncer à ton hymen ; j’alléguai mes infortunes et mon destin présent : " Chez des proches je pourrai trouver femme ; mais au-dehors j’y aurai grand peine, banni comme je suis, exilé de chez moi "».

46 Ibid., vers 997-1001 : « Je n’en dirai rien encore : que tout s’accomplisse, et le roc de Delphes en sera instruit. Moi, le matricide, si mes alliés restent fermes en leur serment sur le terre de Pythô, je lui apprendrai à ne pas épouser celle qui m’était due ».

47 Euripide, Andromaque, vers 1003-1004 : « Rien ne lui servira de se repentir, il devra aujourd’hui donner satisfaction au dieu ».

48 Ibid., vers 1124-1128 : « Et à grands cris il interroge les fils de Delphes : " Pourquoi me tuez-vous, venu pour un pieux devoir ? Quelle accusation me vaut donc la mort ? " Nul d’entre eux – ils étaient là des milliers- n’éleva la voix, mais leurs mains se mirent à lui lancer des pierres ».

49 Ibid., vers 1129-1134 : « Sous la grêle épaisse qui de toutes parts l’accablait, ses armes devant lui il parait les atteintes, çà et là étendant son bouclier à bout de bras. Vains efforts ! Tout à la fois, en foule, traits, flèches, javelots à courroie et piques à double pointe, coutelas à saigner les bœufs volaient à ses pieds ».

50 Euripide, Andromaque, vers 1005-1006 : « Phoibos et mes accusations le feront périr de Malemort ».

51 Ibid., vers 1090-109­6 : « Et le fils d’Agamemnon, parcourant la cité, à l’oreille de chacun tenait ces propos malveillants : " Voyez-vous cet homme qui parcourt les retraites du dieu emplies d’or, les trésors édifiés par les mortels ? De nouveau il est ici, comme il était venu jadis, pour saccager le temple de Phoibos". Alors déferla dans la ville une rumeur sinistre ».

52 Voir supra, premier chapitre, p. 36.

53 Euripide, Andromaque, vers 995-997 : « si bien contre lui un piège de mort, un filet inébranlable, a été dressé de ma main ».

54 Ibid., vers 1151 : « [un Delphien] qui le tua ».

55 Euripide, Electre, vers 830-833 : « Egisthe s’assombrit, et mon maître demande : " Pourquoi cet air découragé ? –Etranger, je redoute un piège du dehors. J’ai un ennemi mortel, le fils d’Agamemnon, et il est en guerre contre ma maison. "».

56 On peut en effet prendre cette locution dans un double sens : fendre le sternum de la victime sacrificielle ou celui d’Egisthe qui devient par la même occasion une nouvelle victime immolée pour les dieux.

57 Ibid., vers 838-842 : « Egisthe prend les viscères et les observe, chacun séparément. Pendant qu’il est penché, ton frère, se dressant sur la pointe des orteils, le frappe aux vertèbres et lui fracasse le dos ».

 
(Ce site est optimisé pour une résolution de 1024*768.)